Du temps pour lire. Jury adolescent pour le nouveau prix littéraire de BD.

Le Prix Fauve des Lycéens sera décerné vendredi 29 janvier et devrait être suivi de près par de nombreux jeunes à travers la France. Depuis plusieurs semaines, les élèves de Seconde 4 du lycée Valentine Labbé à La Madeleine participent activement à l’aventure : ils font partie du jury de ce premier prix littéraire de Bande Dessinée, créé cette année par le Festival international d’Angoulême.

En franchissant le seuil de cette classe de Seconde, ce sont d’abord les hautes piles de bandes dessinées que vous verriez sur les tables d’élèves dispersés en îlots ; les uns plongés dans leurs lectures tandis que d’autres s’entraînent tous azimuts à l’exercice d’argumentation : « qu’est-ce qui fait la spécificité de cette BD pour toi ? Pourquoi tu l’as choisie, celle-ci en particulier ? ». La plupart des élèves se montrent curieux et enthousiastes quant à la découverte des albums; cet entrain se ressent dans une ambiance de classe à la fois détendue et concentrée. Une élève explique : « nous sommes comme les éditeurs, nous avons le droit de défendre la ou les BD qui nous plaisent » ; « bien sûr, vous êtes aux manettes », renchérit leur professeur.

    Anne Halgand, professeur de Lettres Modernes, donne une priorité à la lecture et au plaisir de la découverte. Elle s’attaque à un défi de taille en ces temps de confinement où les réseaux sociaux, les écrans, le zapping répété prennent presque toute la place. Comment faire lire les élèves ? Quand ? C’est-à-dire : comment les pousser à s’investir sur le temps long que requiert une lecture attentive, et, ensuite, comment leur apprendre à argumenter sans que la réponse ne soit artificiellement construite – pour des raisons scolaires – mais qu’elle provienne de leur propre expérience de lecture?         La posture de jury permet de les impliquer, de leur confier une vraie responsabilité : « le principe est simple : si tu lis quatre BD, tu pourras voter pour deux d’entre elles, si tu en lis six, tu pourras en choisir trois » – l’occasion pour les élèves de s’exprimer et de réfléchir à leurs choix.

« La BD est plus accessible car les images permettent de se représenter l’histoire. Visuellement, c’est beaucoup plus aéré qu’un roman, donc je parviens à en lire ».                                                                                                                                                                                                  « Non, je n’avais jamais lu de BD en cours de français auparavant, d’ailleurs, habituellement, le temps de lecture personnelle est à réserver aux devoirs à faire chez nous ou au CDI. Je trouve ça vraiment bien de lire en classe, ça permet de se mettre dans la lecture et d’avoir l’envie de connaître la suite ».

La BD, une porte d’entrée vers la lecture ? 

            Théo a été choisi en tant qu’élève délégué afin de relayer les préférences de la classe. Le jeune homme est un habitué des BD, il aime découvrir les auteurs émergents sur la plateforme « WEBTOON » ; il exprime également son intérêt pour le genre fantastique. Au moment où il est interrogé, il a déjà lu six albums parmi les quinze proposés par le Prix Fauve, tous sortis en 2020 – autre avantage du projet : la manipulation d’œuvres contemporaines, que les élèves peuvent retrouver dans les rayons et les vitrines des librairies. Le coup de cœur de Théo ? Kent State, une histoire vraie qui retrace le combat de manifestants étudiants contre la Guerre du Vietnam – « les sujets de société m’intéressent, précise-t-il, l’approche historique permet aussi de réfléchir à des problématiques actuelles, je pense par exemple aux dernières manifestations dénonçant les bavures policières. » Deux autres élèves de la classe confient leur goût pour les « histoires vraies », le réalisme : « L’Accident de chasse est un roman graphique qui nous a plu, la lecture est rapide, on est happé par l’histoire ». Plus étonnant ? Théo ajoute qu’il a également beaucoup aimé Peau d’homme, qui n’est pas sans rappeler un célèbre conte. L’intrigue évoque sans détour les discriminations liées au genre – « la société est encore très dure envers les personnes différentes », remarque le jeune homme. Ce livre publié par Glénat est un véritable succès et a déjà reçu cinq prix. D’une manière générale, il apparaît que ce sont d’abord les BD engagées et réalistes qui remportent le plus large suffrage auprès de la classe.

            Flipette et Vénère de Lucrèce Andreae est sur toutes les lèvres, ce matin-là. Plusieurs groupes d’élèves, des filles surtout, expriment leur enthousiasme : « les couleurs m’ont attirée : le code couleur varie selon les émotions des personnages », « Le langage est le nôtre, ça nous parle vraiment, […] je me suis reconnue dans cette lecture, c’est ce qui m’a donné l’envie de poursuivre et même d’en lire d’autres ; […] c’est la première fois que j’achève des livres aussi épais » […] Une autre camarade ajoute : « On rencontre non pas un seul mais des univers politiques dans cette BD, les opinions différentes sont mises en valeur à travers la figure des deux sœurs » , « l’histoire de ces deux sœurs, l’une artiste solitaire et l’autre engagée politiquement m’a intéressée ainsi que le réalisme de la BD. Je la conseillerais à des jeunes de mon âge, pour sa liberté de ton, mais je ne voudrais pas qu’elle soit entre les mains de ma petite sœur car le langage y est cru » […] « Je prenais la BD pour un genre un peu enfantin mais j’y ai découvert beaucoup de complexité, en fait », conclut sa voisine.       Le minimalisme du roman graphique Pendant ce temps a également été plébiscité au sein de la classe. Il s’agit d’une enquête policière teintée d’humour noir. Le trait épuré en a séduit plus d’un.          L’un des groupes de travail résume ainsi l’expérience proposée par leur professeur : « Je n’avais jamais lu de BD en classe de français, je ne connaissais pas le Festival d’Angoulême. Ce que l’on fait en ce moment nous donne le temps de commencer une lecture, de changer d’album, d’y revenir » – une place importante est accordée au tâtonnement permettant un choix plus libre et plus personnel. C’est également une posture de Recherche.                                                                                                                                                                                                      À ma dernière question : « pour vous, la BD, est-ce un art ? », beaucoup s’empressent de répondre par l’affirmative : « il s’agit d’une collaboration artistique entre le dessinateur et l’auteur. Ensuite, il est très important que le dessin nous plaise car il donne vie à l’histoire ».

    Bravo à tous les lycéens qui ont exprimé leur voix et aux professeurs qui leur ont proposé des bulles à explorer malgré des programmes de Lettres de plus en plus chargés et chronométrés.

Hélène Courtel

Récapitulatif des trois BD plébiscitées par élèves de Seconde 4, Lycée Valentine Labbé (59) : 

Flipette et Vénère de Lucrèce Andreae, Delcourt.

Peau d’homme de Hubert et Zanzim, Glénat.

Pendant ce temps, Pelle Forshed, L’Agrume.

Albums mentionnés dans l’article : 

Kent State, Quatre morts dans l’Ohio de Derf Backderf, ça et là.

L’Accident de chasse, Landis Blair et David L. Carlson, Sonatine.

 Les cinq albums choisis au niveau national dont l’un emportera le premier Prix Fauve des Lycéens ce vendredi 29 janvier 2021 : 

Flipette et Vénère de Lucrèce Andreae, Delcourt.

Aldobrando de Luigi Critone & Gipi, Casterman.

Incroyable ! Hippolyte & Vincent Zabus, Dargaud.

Peau d’homme de Hubert et Zanzim, Glénat.

La Fange, Histoire des arnaqueurs de Falter City de Pat Grant, Ici même.